Sept fois dix-neuf

Sept fois dix-neuf de chemin et de mots, comme un calcul que nous seuls pourrions comprendre.

Mais je n’aime pas „calcul“, ni le tracé tranché, parfait, qu’il y abrite. Nos dix-neuf à nous ont eu l’imprévisibilité de ceux qui se trompent, qui se cherchent, qui se trouvent. Qui s’aiment.

Ce un et ce neuf accolés, ce jour d’avril que nous avons vécu aussi changeant qu’il sait l’être, il résonne comme une promesse, avec cette aube qui se lève. Je me souviens. Il faisait déjà chaud dans la ville de pierre. Je ne savais pas où j’allais, ni bien qui vous étiez, moins encore qui je voulais devenir. Ce premier soir, ce sont les regards qui ont tout fait, par-dessus les tables, par-dessus ma peur qui aurait été bien plus grande encore, si j’avais su le temps qui se déroulait devant nous.

Il me semble qu’aujourd’hui, j’ai surtout peur en regardant en arrière. Imaginez: nous aurions pu ne pas nous trouver. Je suis pleine de ces sept dix-neuf avril, heureuse de les avoir vécu. Oui, même celui-là, et celui-là, même ceux qui nous ont fait trébucher. Ils sont nous. Ils sont vous et moi.

Les dix-neuf avril sont les bornes que nous mettons pour mesurer le temps qui passe et qui nous rapproche encore plus. L’écriture, les livres, les réveils dans des lieux qui deviennent les nôtres: il y a tant de choses que j’aime de nous et ce dix-neuf est l’heure de vous le dire. C’est nos corps-à-corps, c’est nos silences et nos tendresses. C’est nos détours pour arriver jusqu’à nous et notre défiance sauvage face au monde qui se fait et se défait. C’est vos élans de Méditerranée et mes grands vents nordiques. Le dix-neuf avril, c’est tout ça qui revient et qui murmure: nous sommes là.

Et je vous aime.

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Cette place est déjà prise – à qui de droit

Cinquante-et-un. Un jour, je vais mieux déjà, et la pluie bordelaise s’abat sur le chant des oiseaux. Un jour donc, je tente d’écrire, j’essaie de mettre des mots sur ces quelques mois qui m’ont râpée l’âme. Je sais que c’est trop tôt, je m’acharne, je trace et rature et bifurque dans les idées que je veux littéraires et qui ne disent toujours que toi, toujours que lui. Alors j’enchaîne les séries télévisées, les vies qui ne sont pas les miennes. A coup de destins écran plat, je m’arrange pour croire à une distance qui s’installe – et j’échoue.

Au fond de moi, je sais qu’il n’est pas temps. Le soleil à beau faire reculer l’humidité vers l’océan, les pavés peuvent bien claquer plus secs et plus poussiéreux, je suis toujours cette fille-là, pour de vrai, dans le tangible de mon échec.

Pourtant, au loin, se dessine le papier et les images et la littérature. Il y a comme une promesse de double-fond dans l’air. Un jour, je saurai te faire entrer dans des phrases que j’aurai décidées, moi. J’aurai décidé du temps. J’aurai décidé des jours et des gestes, et surtout j’aurai décidé de qui tu ne seras plus. Tu seras pour moi ce personnage crée au fil de ma mémoire inventée. Tu seras Sarah, entre princesse juive et pute du grand Nord – grande fille blonde que j’aurai privée d’une syllabe, comme tu m’as tronquée pour toujours de cette confiance légère et spontanée que j’accordais pour presque rien.

Tu seras Sarah, silhouette de fiction. Et tu pourras bien frapper aux portes du réel, travailler au corps cette enveloppe littéraire: tu seras, certes. Tu seras quelque part, mais Sarah sera celle dont tu ne sauras rien.

Tu vois chérie, me disais-je en ce jour mouillé d’avril, ce que j’aurai fait de toi en moi, ça, jamais cela ne t’appartiendra.

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Cette place est déjà prise

Quarante. Les pastilles blanches prescrites par l’homme au divan s’enchaînent sous mes doigts, glissent dans ma gorge. Elles n’effacent pas les tourbillons acres qui cognent et cognent, mais elles me forcent à considérer ma rage avec tendresse. Je les vois, ils s’aiment, ils se râpent et s’ouvrent les corps à force de passion, je les vois, je les sens, je les entends comme une explosion. Dehors la pluie détrempe le gravier beige, détrompe-toi fillette eux sont au chaud, il fait beau pour eux, le soleil de Madrid c’est leur histoire, les nuances lumineuses de leur bonheur. Ma main plonge dans les pastilles blanche, les coulées de pluie se pourchassent sur les vitres, je vais du lit au bureau, du bureau à la cuisine, partout l’ombre me dit leurs nuits rouges de coups et de morsures.

Je perds la tête doucement, comme le bleu d’une blessure s’estompe. Allongée sur le lit une place, le corps abruti de sommeil, je me laisse glisser. Ce serait doux, la folie. Plus doux que de penser à eux, leur quotidien simple et vrai et étincelant de tout ce que nous n’avons pas eu.

Je fais des choses. Simplement, je ne saurais dire lesquelles. Je sais juste mon corps dans cette maison prêtée comme une aumône, mes pieds sur le carrelage, le froid, rien que ça de vrai. Je ne crois pas que j’ai l’air folle. Pour le monde extérieur je suis juste une jeune fille au visage creusé, extrêmement mince, les cheveux coupe garçonne. Pour le monde extérieur, je crois que je suis jolie. Moi je vois seulement que je ne suis pas elle.

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Le temps de le dire

Presto e staccato. Le battant s’ouvre double, gauche droite, impact du cadre en métal qui frappe au milieu, bam ça vole, l’air qui s’engouffre dans la chambre astiquée. Les insectes stériles s’obstinent sur des canules, amorce la manoeuvre routière parallèle : ça doit rentrer dans le coin près de la fenêtre, ça croche, ça passe pas, ça racle le brancard d’à côté. Cartes à jouer comme un croc-en-jambe, faire tomber la pression ou ça casse, ça grésille, ça grille les derniers fusibles, dernier coup de frein avant sortie de route.

Les écrans crachent comme de stupides métronomes chiffres et stats qui dévient. Le blanc saute partout, gestes furtifs et brefs, kyrielle d’historiettes en forme de grand roman de la vie sauvée. Cratère en vue, les bras virevoltent et se croisent, agitent les doigts qui pressent et tirent et tournent, sutures à la va-vite on fignolera plus tard.

L’espace est réduit, l’esprit compte les pas les ordres les esquisses du corps engoncé. Le temps s’est arrêté dehors pour vrombir de ses multiples qui ricochent là, entre quatre murs distincts. Aile est, ouest, sud et nord, des ballets crispés tous les instants, des sauts lancés sans parachute. Minutes qui crépitent, secondes de stupeur. Ça comprime le sternum et chuchote des prières sur strapontin, espoir et foi en passager clandestin.

Du matériel en vrac, désinfecté, grimaces désaffectées qui grincent de formules toutes faites. Stéréotypes de blouses blanches, grotesques, cyniques, croustillantes de bonnes intentions. Elles grouillent et chuintent et expliquent le grand rictus qui barre le corps, recroquevillé comme ci comme ça, comme fauché déjà.

Catapulté là. Presque basculé mais. Procrastinant.

 ***

Largo. La conscience doucement, sans ambages, s’est sentie glisser jusqu’à l’aube de la lumière blanche. Autour de la lourde enveloppe de chair qui s’écroule horizontale et molle, le temps s’englue. L’air est compacte, vicié par l’encombrement des blouses, des gants latex couleur caillée, la nuance infinie et pure d’une seule teinte qui aveugle et illusionne.

Dans les veines assoupies, le sang s’égrène en hiver de gel et d’instants suspendus. La vie frissonne de lenteur et s’élève calmement en désir de soi-même. Les journées, grandes et silencieuses, basculent à l’intérieur d’un ressenti qui ressemble à une image doucement figée. On dirait que le sommeil est là, qu’il règne en maître et qu’aux battements de l’existence il a substitué une parenthèse à sans unique.

Dans la chambre de la forme allongée, des silhouettes entament une danse alourdie, pesante, mâtinée de pas grands comme l’attente. Leur adresser la parole reviendrait à entendre la question qui repose attachée aux commissures de leur politesse. Il n’y a pas de paris qui se prennent, dans cette pièce, les vendanges sont trop incertaines.

Alors les gardiennes du souffle et du pouls se faufilent comme des lianes autour de ceux qui guettent et conjurent le naufrage. Si des paroles s’aventurent dans l’espace gorgé d’angoisse, elles sont celles du quotidien brutalement suspendu et dans lequel il faut bien, pourtant, faire semblant de s’inscrire. L’onctueux du ciel qui s’étale telle une grande flaque derrière les fenêtres devient le cadre involontaire d’une étrange comédie humaine. Ses personnages s’amenuisent jusqu’à ressembler à leur copies de cire, comme rassemblés en un seul trait de caractère qui les résument et les fixent à jamais dans la vie qui passe et ne se remarque pas.

Etendue sur la couche, s’imprimant indélébile dans la propreté des draps et du molleton, le corps suit tout cela depuis de lointains rivages. Rien ne l’atteint que la lumière grêle qui tombe parfois du plafond. Il est là et il pourrait être ailleurs : l’indéfini ne se situe pas.

***

Andante. Puis c’est du pastel à l’orée du visage, c’est un rayon de soleil oblique qui barre la pièce et fait surgir la promesse d’une ombre. Un son clair qui résonne, ça pourrait être le matin, les membres sont engourdis pareils. Autour de l’homme qui repose, l’oxygène vibre un peu, scintille sur les grains de poussière.

Les pas qui sillonnent ces mètres carrés d’adoption se font plus légers, osent une pause, un souhait. Cela ne fait pas de bruit, reprendre espoir, juste ce saut dans la gorge et de la place, soudain, dans la tête, dans la poitrine. Des rives entières qui paraissaient hors d’atteinte.

Les bruits des machines accompagnent, perdent leur signal d’alarme. N’est-ce pas le tic tac d’une horloge, simplement, qui annonce les heures ? Et il faudrait des fleurs dans cette chambre, non, là sur la table de nuit d’hôpital ? Il faudrait des couleurs après cette longue nuit.

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La volonté des anges – publication

Un petit mot de 2011, encore, pour une jolie nouvelle de 2012. Je suis très heureuse (et un peu fière, aussi) d’annoncer qu’en mars prochain, je publierai mon premier livre aux Editions Monplaisir.

Ce court roman sera intitulé La volonté des anges. Il y sera question de neige, de silence, de douces blessures et d’un long chemin vers une voix en devenir.

“Je crois que c’est en bougeant les hanches et les bras sur la voix résine de Rihanna que je l’ai aperçue. Je devais avoir l’air d’un bout de volet arraché qui pend et bat contre le mur. Elle était assise au bar, dans l’ombre de la colonne en plastique, du vrai contre du toc. Elle ressemblait à quelque chose de connu et d’étranger à la fois.” (La volonté des anges, 2012, Editions Monplaisir, à paraître)

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Cette place est déjà prise (extraits espagnols)

Vingt-cinq. A Madrid, je suis happée par la chaleur. Je viens du Nord. J’aime les grandes étendues de neige, le froid, la fumée qui sort de la bouche dans l’air glacé. Je vois Sarah qui magnifie le velouté de sa peau, poulet doré au four, j’ai des mirages hébétés qui déstabilisent ma conscience. Des images qui ricanent, cauchemars colorés et vaguement érotiques. A la recherche d’une ombre un peu plus fraîche, je rase les murs et fais le tour des magasins à l’air conditionné.

J’aime cette ville pourtant. Les pavés et les petites dalles de couleurs qui ornent les enseignes de bar. A l’intérieur, les gens sont bruyants, debout, ils mangent pendant qu’ils parlent et leurs mains dessinent leur tempérament dans l’air vicié autour de comptoirs exigus, encombrés. J’aime cette ville. Mais je voudrais que tout soit différent.

Vingt-six. Le soleil peut bien briller, après tout. De toute manière, nous sommes ivres tout le temps. Seules les premières heures du jour, il y a du café et de l’eau. Puis, très vite, la sangria qui tinte en glaçons et en rires de gorge. Nous allons, les mains emmêlées dans les corsages, les poches et sous les jupes que nous raccourcissons de concert. Les sourires franchement obscènes, que nous nous balançons comme des provocations, font taire les yeux des gens qui scrutent. Que voient-ils? Trois personnes retranchées dans une histoire un peu folle. Trois silhouettes qui jouissent de leur différence, persuadées qu’elles ont tout compris, que le monde peut bien s’écrouler: elles auront tenté le tout pour le tout. Rêve romantique mais souillé de la force animale qui ravage les ventres et de la jalousie, et du trop plein de tout, et des désirs qui s’entrechoquent et s’annulent.

Moi je crève. De chaud. De solitude. Je ne le sais pas encore, mais c’est dans les rues d’Espagne que je perds les dernières images vivantes et belles que j’ai de moi-même.

Vingt-sept. Nous faisons une virée à Tolède, lançant la Xantia à pleine allure sur les autopista. Le bitume ondule sous le soleil jaune. Puis Sarah emprunte les rue serpents de Castille et la voiture grimpe au milieu de l’herbe brûlée, taches brunes et kaki qui s’enchaînent sous mon regard posé fixement vers l’au-delà de la fenêtre arrière. A l’avant, il y a la nuque qui soutient ses cheveux blonds et mon fantasme d’accident pleine face, cervicales brisées nettes, ta main à toi figée sur son genou.

Je me recroqueville dans l’avant-goût d’une violence que je ne me connaissais pas et que je contiens encore.

Tu ris: « toi aussi tu aimes ça, conduire trop vite dans les virages? » Sarah cale son sourire et duplique ton enthousiasme « Oh oui. J’adore. D’habitude les gens ont peur ». Enfoncée dans le siège, je pense que ces personnes timorées font preuve d’un certain bon sens, mais je me sermonne: quelle mauviette je fais. C’est vous qui avez raison. Et, très vite, cette pensée qui me cloue le coeur: vous allez si bien ensemble. 

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Cette place est déjà prise

Extraits de la lecture faite au “Café-Concert de Gamberra”, samedi 12 novembre, à Bordeaux.

Prologue. « Salope », je pense au plus profond de mon sommeil, comme un réveil qui sonne, et je tombe du haut de mon rêve où j’ai frappé jusqu’à ce qu’elle gise là, bleutée. Je tombe vers la réalité de la chambre et de son corps allongé, cheveux roux cheveux blonds, je ne sais plus bien. Elle dort comme un ange, je l’envie, je lui en veux, je l’embrasse doucement sur l’épaule. « Tu es magnifique, chérie », je souffle dans son oreille.

Deux étages plus bas, la rue espagnole fourmille, s’harangue, crie et klaxonne. La chaleur s’affale oblique depuis les hautes fenêtres, malgré les volets tirés. Nous sommes arrivés avant-hier, le 14 octobre. Madrid crame son automne. J’entends l’eau qui coule dans la salle-de-bains, je ne t’ai pas entendu te lever, pas consciemment, mais c’est probablement ce qui m’a réveillée, tant mon corps a pris l’habitude de réagir au moindre bruit, à chaque frôlement, aux murmures qui traversent les pièces comme des cris. J’ai appris à reconnaître le mouvement même de vos mains qui se cherchent, dans le silence des draps. J’ai appris à sentir jusqu’aux gestes qui étaient encore à venir. Petite, on me disait que j’étais tout le temps dans les nuages, dans la lune. J’avais tendance à faire rire, perdue que j’étais dans mon monde et inconsciente de celui alentour. En quelque sorte, je rembourse des années d’innocence aux autres.

Sarah se colle à moi, nous ne faisons qu’une, emmêlées dans le drap de l’hôtel. Je voudrais me fondre en elle et oublier que j’ai été quelqu’un en dehors de cette chambre, de cette ville. Je tente de caler mon souffle sur le sien, d’accorder doucement les battements de nos coeurs.

Zéro. Imaginez trois personnes et des pronoms entre eux, des pronoms aux contours pas très nets. Cette histoire ne devrait pas être racontée. Elle pourrait être conjuguée, à la rigueur, résumée à coup d’opérations arithmétiques: 1 et 1 font 2, 2 et 1 font 3, 3 font certainement des dégâts.

Imaginez qu’il fait très chaud, c’est l’été. A l’est, au-delà de la frontière, les montagnes rafraichissent un peu les aubes et les soirées. Mais dans la ville de pierre, le soleil d’Aquitaine brûle tout sur son passage. Le ciel est bleu, figé, l’air tournoie un peu sur lui-même puis pose son souffle au coin des ruelles, fatigué de lutter contre la chaleur qui s’abat de toute part. La canicule n’a rien de calme: elle trompe son monde en terrassant les corps.

Un. Depuis mon souvenir, je regarde nos deux silhouettes empruntées. Ça bat contre mes tempes: « un jour, on en rira »

(…)

Cinq. (…) Au fil des jours passés sur les bords de la Garonne, le rapport au monde change en moi. Je me tend, je réagis, la greffe ne prend pas. Mon rejet s’apparente à un agacement qui grandit et s’étale et ça éclate en forme d’appartenance filandreuse à des mythes auxquels je n’ai jamais cru. C’est un effarement de me voir crispée sur les horaires, sur les « bonjour » et les « merci », sur les chiens sans laisses et les klaxons dans les rues. Je repousse ce qui est sale et m’indigne d’une minute volée au hasard. Tout m’agresse et m’attire irrésistiblement, comme un double en négatif de mon être ou l’ombre sur la photo de vacances. Je sais bien que le patriotisme nait à l’étranger, mais la déchirure me semble plus profonde que cela. Je ne regrette pas mon pays, pas vraiment, mais j’échoue à être pleinement de celui-ci. Un grand vide de neutralité se fait autour de moi, no man’s land et stand-by, des mots anglais pour décrire un espace qui reste francophone mais change jusqu’à ma langue, jusqu’à mon phrasé. Mon accent se gomme puis s’efface, les voyelles étirées du français de mon enfance sautent soudainement, le suisse en elles se recroqueville dans la certitude qu’il est risible de parler ainsi, risibles les panosses, les pattes, le papier ménage, le frisquet, les septantes et les nonantes. Je ne parque plus ma voiture je la gare, je déjeune lorsque je préférerais dîner, ça roule ou lieu de jouer et je ne m’empare plus de mon linge à la sortie de la douche. La langue ne trompe pas, je suis bien en train de faire table rase pour permettre au nouveau langage de ma nouvelle vie de s’arrimer en moi. Je me dis qu’avec les mots viendra tout le reste et même des racines à la longue: aucune raison qu’elles ne puissent être construites, finalement.

(…)

Sept. C’est dans un café que nous la voyons la première fois. J’ai revêtu une robe en jersey, largement échancrée dans le dos, j’ai relevé mes cheveux, bordé mes yeux de noir. Je ne suis pas encore bronzée, malgré le soleil qui ravage les pierres bordelaises, plongeant la ville dans un avant-goût d’une fournaise encore plus grande.

Elle est assise sur la banquette d’une table en retrait, je ne sais plus ce qu’elle porte, une jupe en daim rose je crois, jambes nues. En haut? Je ne sais pas. Je l’observe à la dérobée pendant que nous échangeons deux ou trois banalités. Je suis frappée par la délicatesse de son teint et ses cheveux blonds, coupés à la garçonne. Excepté les rondeurs dans les hanches, nous pourrions être soeur de contraire.

Il faut que j’explique: mes amitiés les plus douces, les plus simples, ont toujours eu des garçons comme cible. On dit souvent que les liens amicaux ne peuvent exister avec le sexe opposé. Je crois le contraire. Je crois que deux femmes sont toujours une de trop. Ce jour de chaleur et de rencontre je le sais déjà. Mais je veux oublier et gober tous les mensonges qui affleurent. Dans le regard de Sarah, il y a une promesse faite à mon double: je suis comme toi, nous sommes pareilles, cette réunion était écrite quelque part. Mais les fictions d’enfant s’arrêtent au soir, lorsque maman referme le livre d’images et éteint la lumière. C’est l’heure où les fantômes surgissent dans les armoires, sous le lit, soulevés comme le rideau devant la fenêtre ouverte.

Huit. Nous sommes en août, Bordeaux grésille de soleil. J’insiste sur cette chaleur, j’insiste: elle nous a fait perdre la tête.

(…)

Seize. C’est si nouveau, toucher un corps de femme. Au début, c’est presque de l’abstraction. Comme lorsque, mentalement, je caresse les chairs peintes dans les musées. Je suis mon geste du regard, je veloute, je frissonne, j’ose à peine. Oh bien sûr, il y a eu des langues qui se mêlent lors de soirées arrosées, des amies qui pouffent et se vantent, le lendemain, diadème sur gueule de bois. Mais un corps de femme touché lentement, posément, frôlé des doigts et des lèvres, un corps qui réagit et s’emballe… Il n’y a pas de métaphore car le geste lui-même en est une, comme un subtile décalage de ce que je fais d’ordinaire, une image posée sur ce qui est en fait une appropriation de moi-même. Sarah me regarde faire, elle sourit, tout lui paraît si simple, si léger, des jeux d’enfants pour adulte. Je secoue mes doutes, je rature mes désirs d’analyse. Il y a ce corps, là, j’éteins la lumière en moi. Viens chérie, viens ma Douce, tout ceci ne m’effraie absolument pas.

A suivre…

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