Extraits de la lecture faite au “Café-Concert de Gamberra”, samedi 12 novembre, à Bordeaux.
Prologue. « Salope », je pense au plus profond de mon sommeil, comme un réveil qui sonne, et je tombe du haut de mon rêve où j’ai frappé jusqu’à ce qu’elle gise là, bleutée. Je tombe vers la réalité de la chambre et de son corps allongé, cheveux roux cheveux blonds, je ne sais plus bien. Elle dort comme un ange, je l’envie, je lui en veux, je l’embrasse doucement sur l’épaule. « Tu es magnifique, chérie », je souffle dans son oreille.
Deux étages plus bas, la rue espagnole fourmille, s’harangue, crie et klaxonne. La chaleur s’affale oblique depuis les hautes fenêtres, malgré les volets tirés. Nous sommes arrivés avant-hier, le 14 octobre. Madrid crame son automne. J’entends l’eau qui coule dans la salle-de-bains, je ne t’ai pas entendu te lever, pas consciemment, mais c’est probablement ce qui m’a réveillée, tant mon corps a pris l’habitude de réagir au moindre bruit, à chaque frôlement, aux murmures qui traversent les pièces comme des cris. J’ai appris à reconnaître le mouvement même de vos mains qui se cherchent, dans le silence des draps. J’ai appris à sentir jusqu’aux gestes qui étaient encore à venir. Petite, on me disait que j’étais tout le temps dans les nuages, dans la lune. J’avais tendance à faire rire, perdue que j’étais dans mon monde et inconsciente de celui alentour. En quelque sorte, je rembourse des années d’innocence aux autres.
Sarah se colle à moi, nous ne faisons qu’une, emmêlées dans le drap de l’hôtel. Je voudrais me fondre en elle et oublier que j’ai été quelqu’un en dehors de cette chambre, de cette ville. Je tente de caler mon souffle sur le sien, d’accorder doucement les battements de nos coeurs.

Zéro. Imaginez trois personnes et des pronoms entre eux, des pronoms aux contours pas très nets. Cette histoire ne devrait pas être racontée. Elle pourrait être conjuguée, à la rigueur, résumée à coup d’opérations arithmétiques: 1 et 1 font 2, 2 et 1 font 3, 3 font certainement des dégâts.
Imaginez qu’il fait très chaud, c’est l’été. A l’est, au-delà de la frontière, les montagnes rafraichissent un peu les aubes et les soirées. Mais dans la ville de pierre, le soleil d’Aquitaine brûle tout sur son passage. Le ciel est bleu, figé, l’air tournoie un peu sur lui-même puis pose son souffle au coin des ruelles, fatigué de lutter contre la chaleur qui s’abat de toute part. La canicule n’a rien de calme: elle trompe son monde en terrassant les corps.
Un. Depuis mon souvenir, je regarde nos deux silhouettes empruntées. Ça bat contre mes tempes: « un jour, on en rira »
(…)

Cinq. (…) Au fil des jours passés sur les bords de la Garonne, le rapport au monde change en moi. Je me tend, je réagis, la greffe ne prend pas. Mon rejet s’apparente à un agacement qui grandit et s’étale et ça éclate en forme d’appartenance filandreuse à des mythes auxquels je n’ai jamais cru. C’est un effarement de me voir crispée sur les horaires, sur les « bonjour » et les « merci », sur les chiens sans laisses et les klaxons dans les rues. Je repousse ce qui est sale et m’indigne d’une minute volée au hasard. Tout m’agresse et m’attire irrésistiblement, comme un double en négatif de mon être ou l’ombre sur la photo de vacances. Je sais bien que le patriotisme nait à l’étranger, mais la déchirure me semble plus profonde que cela. Je ne regrette pas mon pays, pas vraiment, mais j’échoue à être pleinement de celui-ci. Un grand vide de neutralité se fait autour de moi, no man’s land et stand-by, des mots anglais pour décrire un espace qui reste francophone mais change jusqu’à ma langue, jusqu’à mon phrasé. Mon accent se gomme puis s’efface, les voyelles étirées du français de mon enfance sautent soudainement, le suisse en elles se recroqueville dans la certitude qu’il est risible de parler ainsi, risibles les panosses, les pattes, le papier ménage, le frisquet, les septantes et les nonantes. Je ne parque plus ma voiture je la gare, je déjeune lorsque je préférerais dîner, ça roule ou lieu de jouer et je ne m’empare plus de mon linge à la sortie de la douche. La langue ne trompe pas, je suis bien en train de faire table rase pour permettre au nouveau langage de ma nouvelle vie de s’arrimer en moi. Je me dis qu’avec les mots viendra tout le reste et même des racines à la longue: aucune raison qu’elles ne puissent être construites, finalement.
(…)
Sept. C’est dans un café que nous la voyons la première fois. J’ai revêtu une robe en jersey, largement échancrée dans le dos, j’ai relevé mes cheveux, bordé mes yeux de noir. Je ne suis pas encore bronzée, malgré le soleil qui ravage les pierres bordelaises, plongeant la ville dans un avant-goût d’une fournaise encore plus grande.
Elle est assise sur la banquette d’une table en retrait, je ne sais plus ce qu’elle porte, une jupe en daim rose je crois, jambes nues. En haut? Je ne sais pas. Je l’observe à la dérobée pendant que nous échangeons deux ou trois banalités. Je suis frappée par la délicatesse de son teint et ses cheveux blonds, coupés à la garçonne. Excepté les rondeurs dans les hanches, nous pourrions être soeur de contraire.
Il faut que j’explique: mes amitiés les plus douces, les plus simples, ont toujours eu des garçons comme cible. On dit souvent que les liens amicaux ne peuvent exister avec le sexe opposé. Je crois le contraire. Je crois que deux femmes sont toujours une de trop. Ce jour de chaleur et de rencontre je le sais déjà. Mais je veux oublier et gober tous les mensonges qui affleurent. Dans le regard de Sarah, il y a une promesse faite à mon double: je suis comme toi, nous sommes pareilles, cette réunion était écrite quelque part. Mais les fictions d’enfant s’arrêtent au soir, lorsque maman referme le livre d’images et éteint la lumière. C’est l’heure où les fantômes surgissent dans les armoires, sous le lit, soulevés comme le rideau devant la fenêtre ouverte.
Huit. Nous sommes en août, Bordeaux grésille de soleil. J’insiste sur cette chaleur, j’insiste: elle nous a fait perdre la tête.
(…)

Seize. C’est si nouveau, toucher un corps de femme. Au début, c’est presque de l’abstraction. Comme lorsque, mentalement, je caresse les chairs peintes dans les musées. Je suis mon geste du regard, je veloute, je frissonne, j’ose à peine. Oh bien sûr, il y a eu des langues qui se mêlent lors de soirées arrosées, des amies qui pouffent et se vantent, le lendemain, diadème sur gueule de bois. Mais un corps de femme touché lentement, posément, frôlé des doigts et des lèvres, un corps qui réagit et s’emballe… Il n’y a pas de métaphore car le geste lui-même en est une, comme un subtile décalage de ce que je fais d’ordinaire, une image posée sur ce qui est en fait une appropriation de moi-même. Sarah me regarde faire, elle sourit, tout lui paraît si simple, si léger, des jeux d’enfants pour adulte. Je secoue mes doutes, je rature mes désirs d’analyse. Il y a ce corps, là, j’éteins la lumière en moi. Viens chérie, viens ma Douce, tout ceci ne m’effraie absolument pas.
A suivre…